De l’arbre à l’ouvrage : le dialogue des métiers au cœur de la transmission

formation charpente traditionnelle

Architecte de formation et charpentière traditionnelle chez Coop&Bât, Brunelle Dalbavie est intervenue cette année dans les Cévennes sur un cycle de formation inédit : trois semaines pour parcourir l’ensemble de la chaîne, de la sylviculture douce jusqu’à la taille d’une charpente traditionnelle. Une démarche qui place le dialogue entre les métiers au cœur de la transmission. Retour sur une expérience où l’on réapprend à penser le bois depuis l’arbre.

Trois semaines, trois métiers, un même lieu

La formation “De l’arbre à l’ouvrage” a été organisée par 3PCO, une SCOP montpelliéraine du bâtiment, sur un lieu collectif dans les Cévennes où forêt et chantier cohabitent. Le principe consistait à réunir en un même cycle les maillons d’une filière que l’industrie a morcelés : la sylviculture, le bûcheronnage, le façonnage du bois d’œuvre et la charpente traditionnelle.

Le premier cycle, consacré à la sylviculture douce, s’est tenu en octobre. Les stagiaires y ont découvert la technique Pro Silva, qui consiste à valoriser les bois d’avenir et à respecter les processus naturels des écosystèmes forestiers. Le deuxième cycle, en mars, portait sur le bûcheronnage et le billonage. Le troisième, en avril, était dédié au façonnage du bois d’œuvre et à la charpente pure : sciage, équarrissage, piquage, taillage, assemblage.

« Cette formation s’inspire du système du RAF, le Réseau des Alternatives Forestières », explique Brunelle. « L’idée, c’est qu’en filière courte, il faut absolument que ceux qui sont en bout de filière (les charpentières, les charpentiers) aient pu dialoguer avec les métiers d’avant. »

Des professionnels venus chercher ce que l’école ne transmet pas

Douze stagiaires ont suivi le cycle. Une majorité de charpentiers et charpentières et de couvreurs travaillaient déjà sur du bâti ancien, trois maçonnes et maçons spécialisés en terre crue, et un archéologue bénévole sur un chantier de restauration en Ardèche. Tous sont professionnels du bâtiment, tous sont confrontés dans leur quotidien à de la charpente traditionnelle sans en maîtriser les techniques.

« Les stagiaires qui ont suivi cette formation sont des professionnels, qui ont leur diplôme, qui ont fait les Compagnons ou d’autres structures, mais qui n’avaient pas ou peu de compétences en charpente traditionnelle. Ça montre à quel point ce sont des transmissions et des apprentissages qui s’acquièrent ailleurs, dans d’autres réseaux. Et majoritairement de manière orale. »

Un constat qui justifie, à lui seul, l’existence de cette formation : l’ensemble des savoir-faire de la charpente traditionnelle ne figurent dans aucun programme classique. Ils se transmettent de main en main, de chantier en chantier, et risquent de s’éteindre si personne ne les enseigne.

Le billonnage : dessiner la charpente avant d’abattre l’arbre

C’est lors du deuxième cycle que Brunelle est intervenue pour la première fois, accompagnée d’Austin Amsley, charpentier en cours d’intégration chez Coop&Bât. Leur mission : enseigner le billonnage de charpente, cette étape où l’on décide, devant chaque arbre tombé, quelles pièces on peut en tirer.

Car dans une logique de filière courte, le dessin de la charpente précède l’abattage. Brunelle avait conçu en amont les plans d’une extension pour le lieu collectif, établi le débit (la liste des longueurs et des sections nécessaires) puis traduit ce débit en « débit grumes », c’est-à-dire en spécifications adaptées aux troncs disponibles.

« On avait déjà eu à peu près un relevé de ce qui était possible de sortir en bois dans la forêt. On va dire la faisabilité de la forêt. Il y a des longueurs qu’on ne peut pas avoir. Ensuite, j’ai transformé le débit de charpente en débit de grumes, en sachant que selon les essences il y a plus ou moins d’aubier*. Il faut bien connaître les essences pour réaliser cette étape. »

Devant chaque grume, le travail consiste à évaluer, optimiser, valoriser, y compris ce que la filière industrielle destinerait au bois de chauffage ou au déchiquetage. Les surbilles, les billes de houppier*, les branches charpentières : tout est passé en revue.

Suivre le fil du bois

Au troisième cycle, place à la partie charpente. Mais avant de tracer et d’assembler, Brunelle et Austin ont ajouté trois jours de façonnage (sciage deux faces, quatre faces et équarrissage à la hache) que le programme initial n’avait pas prévus.

Ici, l’enjeu est structurel autant qu’esthétique. La charpente traditionnelle travaille avec les formes naturelles du bois. En conservant deux faces brutes après le sciage, on préserve la courbe du tronc et, surtout, on respecte le fil du bois. La conséquence mécanique est directe : moins de fibres coupées, une meilleure résistance, et la possibilité de réduire les sections.

« Comme on garde le fil du bois, ça nous permet de réduire les sections mécaniquement. Ça a été prouvé notamment sur le chantier de Notre-Dame de Paris, où des études ont été réalisées, grâce notamment aux nombreux financements de ce projet. C’est pour ça que souvent, dans les charpentes anciennes, les bois sont de section assez petite par rapport à ce qu’on fait aujourd’hui où tout est quintuplé. On optimise les forêts : on n’a pas besoin d’arbres centenaires pour faire de la charpente trad. »

Vient ensuite le piquage au plomb à la française, technique de traçage universelle qui permet de s’adapter à n’importe quel bois, qu’il soit d’équerre ou non. Le principe : une épure (un dessin à l’échelle 1 tracé au sol) sur laquelle on place les pièces réelles pour les tracer. Pas de mètre, pas de mesures chiffrées, pas d’erreur de côte.

« C’est la technique la plus universelle pour utiliser n’importe quel bois. On a la charpente en réel sous nos yeux. Il n’y a pas de mesures, pas d’erreur de mesure. »

Le bois vert, une logique globale

Travailler en bois vert (c’est-à-dire non séché) impose de repenser l’ensemble du bâti. La charpente bouge, se rétracte au fil des mois, parfois des années. Un détail qui ne pose aucun problème de conformité réglementaire (la charpente traditionnelle respecte les DTU en vigueur) mais qui exclut certains matériaux industriels.

« Si tu mets du placo directement sur ta charpente, tout va fissurer. Ce n’est pas compatible avec des matériaux industriels qui sont inertes et rigides. Ça demande d’avoir une logique entière : un mur en pierre, un mur en paille, un enduit à la chaux, un enduit à la terre… Ce sont des choses mobiles. (ou bien cela nécessite d’attendre que la charpente ait séchée)»

C’est précisément cette cohérence qui intéressait les maçonnes et maçons terre crue présents dans la formation. La charpente traditionnelle n’est pas un geste isolé : elle appelle un écosystème de matériaux et de compétences complémentaires.

La paysannerie comme modèle

Pour Brunelle, la filière courte en charpente n’a rien de marginal. C’est la filiation de ce qui fut longtemps la norme. L’image qui lui vient naturellement est celle du monde paysan.

«Lorsqu’on pratique la paysannerie, et qu’on vend à la ferme, Il y a un lien direct : on sait ce qu’on vend. Pour la charpente, c’est pareil. Si tu veux faire de la filière courte, tu es obligé de recréer des micro-filières. Ça ne veut pas dire que c’est le charpentier qui fait tout, mais il y a un dialogue permanent avec les autres métiers. »

Un modèle exigeant. En dix ans de carrière, Brunelle n’est parvenue qu’une seule fois à réaliser un chantier en filière complète, un projet en Corrèze où le client, lui-même bûcheron et formateur au RAF, partageait cette ambition. Le bois provenait d’une forêt gérée par un paysan dont le père était passionné de sylviculture. L’abattage s’est fait en hiver, le chantier au printemps. Deux ans entre le dessin et la réalisation.

« Il faut que les clients acceptent que le projet ne se fait pas en claquant des doigts. Cette exigence demande du temps pour se mettre en place. »

Militant malgré soi

Pour Brunelle, la charpente traditionnelle est une pratique la plus rationnelle et la plus écologique possible. À contrario, le modèle industriel constitue une dérive de la filière.

« On se retrouve à être militante alors qu’en fait on est dans quelque chose qui était très normé et très normal il n’y a pas si longtemps. »

La transmission est son combat principal. Les guerres mondiales, l’exode rural, puis le lobby industriel ont creusé un fossé entre les savoir-faire traditionnels et les nouvelles générations de charpentières et charpentiers. Comme ces pratiques n’ont jamais été formalisées dans des manuels (ou très peu), elles ne survivent que par la transmission directe.

C’est d’ailleurs ce qui a motivé Brunelle à publier Le petit manuel du bois de brin, un fanzine édité par les Éditions Cardon Luneux qui retrace les enjeux et les techniques de la filière artisanale du bois. Vendu à plus de 2000 exemplaires et récemment réimprimé, c’est sa manière de transmettre aussi par l’écrit, « à des publics plus loin de moi ».

Un métier qui attire les femmes

Brunelle le note avec satisfaction : la charpente traditionnelle compte proportionnellement plus de femmes, ou de personnes en minorité de genre que la charpente conventionnelle. Sans en tirer de théorie définitive, elle y voit un signe.

« Dans les milieux trad, il y a beaucoup plus de femmes que dans les milieux conventionnels. Je pense que les femmes se retrouvent plus dans les logiques propres à la charpente traditionnelle. »

Un constat qui fait écho à son parcours personnel et à la création de l’École des Renardes, école alternative de charpente traditionnelle tournée vers les femmes.

Une filière d’avenir

Le cycle de formation avec 3PCO s’est achevé sur un enthousiasme partagé. Brunelle et Austin envisagent déjà un « acte deux » l’année prochaine. Au-delà de cette session, c’est une conviction qui transparaît : la charpente traditionnelle est bel et bien vivante comme une réponse aux fragilités du modèle dominant.

« La construction conventionnelle repose sur des industries et des ressources que l’on n’a pas. Toute la visserie dépend des ressources en métal. Il suffit de dérèglements mondiaux sur le cours du métal ou du pétrole pour que cette filière-là soit bousculée. La filière trad, elle, ne va pas bouger. Même si nous utilisons aujourd’hui dans nos pratiques le pétrole et l’électro-portatifs, les techniques traditionnelles restent reproductibles dans ces ressources. »

En bout de filière, chaque charpentière, chaque charpentier qui exige du bois local et de qualité fait pression (modestement, mais concrètement) pour que cette filière continue d’exister. Et chaque formation transmise est un pas de plus vers sa pérennité.


Brunelle Dalbavie est entrepreneure-salariée chez Coop&Bât. Pour la contacter ou découvrir son activité, rendez-vous sur sa fiche entrepreneur. Son ouvrage Le petit manuel du bois de brin est disponible aux éditions Cardon Luneux : editionscardonluneux@gmail.com

instagram : https://www.instagram.com/brunlle_dlbavie/

* L’aubier est la partie vivante du bois située entre l’écorce et le duramen

* Le houppier est constitué par l’ensemble des ramifications vivantes d’un arbre (branches et rameaux) situé au-dessus du fût.

Crédits photos : Brunelle Dalbavie | Alexandre Tremblais