Architecte de formation et charpentière traditionnelle, Brunelle Dalbavie a rejoint notre coopérative en 2017. Son activité, taillée sur mesure, lui permet de conjuguer ses compétences de conception et de maîtrise d’œuvre à l’art du chantier, une manière de célébrer l’esthétique artisanale. Installée en Corrèze, proche de la vallée de la Vézère, elle prône une architecture naturelle, paysanne et vernaculaire.
Une architecture sans architecte
Lorsque Brunelle commence ses études d’architecture en 2008, elle y entrevoit la possibilité de concrétiser son intérêt pour le rapport primaire qui existe entre l’espace et l’humain, “comment habiter, honorer l’espace, ne pas nuire”. Malgré son enthousiasme pour les enseignements et les disciplines qu’elle y découvre, elle se sent rapidement à contre-courant de l’architecture contemporaine, se passionnant davantage pour des architectures sans architectes, des architectures vernaculaires et paysannes.
“Dans l’architecture vernaculaire, il n’y a pas d’architectes qui arrivent de l’extérieur et qui dictent. Il y a parfois des sachants, mais ce sont des artisan.nes. Les pratiques sont issues des cultures locales, autochtones et métissées, qui sont transmises et qui créent un patrimoine singulier, maîtrisé par les usagers, par les habitants. C’est un peu le contrepied de l’architecture telle qu’elle est enseignée dans les écoles.”
Si elle se refuse à une critique frontale de l’architecture, elle nourrit le sentiment que la manière dont elle est enseignée met en péril le lien entre architecture et habiter, entre architecte et artisan.nes (“La place de l’artisanat dans l’architecture contemporaine est très pauvre”) et entre architecte et usager (“L’architecte à tendance à décider pour les humains comment ils doivent habiter).
Elle regrette à l’époque l’absence de sujet aujourd’hui primordiaux dans son approche tels que la question de l’industrialisation ou de l’usage des matériaux locaux : “Il me semblait impossible de pouvoir explorer depuis la place de l’architecte. J’avais l’impression que je serai toujours limitée, qu’il y avait des frontières invisibles rendant difficile l’exploration”.
Le lien à la terre
Brunelle obtient son diplôme d’État en 2013. Au même moment elle rencontre l’association Terre de Liens qui accompagne une nouvelle génération paysanne à l’acquisition de terres agricoles et à l’installation sur des fermes en agriculture biologique.
Elle y travaille pendant deux ans en qualité de chargée de mission en gestion du patrimoine bâti : “J’avais un rôle de maîtrise d’œuvre auprès des paysans, dans une association militante. C’est là que je commence à prendre conscience de tout ce que je dis maintenant sur la question de l’habitat paysan”.
Cette expérience à Terre de Liens est également le lieu d’une première publication. Elle co-écrit en 2016 le Guide de l’habitat paysan comme un outil pour mieux penser l’habitat à travers les pratiques de la paysannerie et de la construction écologique.
Devenir charpentière pour faire de l’architecture
De fil en aiguille, Brunelle fait la rencontre de Copeaux Cabana, un collectif de charpentier·es animé.es par la même passion du bâti ancien : “Observer ces artisans à l’œuvre m’a permis de prendre conscience que d’être charpentière serait une place beaucoup plus facile pour faire de l’architecture tout en étant à un endroit où on peut créer un lien entre le client, l’ouvrage et la filière.”
Elle y découvre également des gens qui expriment leur fibre artistique dans leurs réalisations. Alors qu’elle développe un réel intérêt pour l’esthétique artisanale et l’harmonie des formes, cette rencontre conforte son choix.
Ayant déjà passé six années sur les bancs de l’université, l’idée d’y retourner ne l’enchante guère. Elle opte alors pour une formation pratique, en passant par des stages et en construisant sa propre roulotte, qui devient son “chantier-école” personnel : “Je me retrouve toute seule à construire cette roulotte. Comme c’est un mini habitat, j’y aborde tous les sujets, tous les plans de la maison et je comprends, dans la réalité de la matière, des choses primaires que je n’avais comprises que théoriquement à l’école, comme l’étanchéité à l’eau ou à l’air. Cela me permet de monter en compétences sur ces sujets.”
Parallèlement à cette entreprise, un collectif de paysans la sollicite pour concevoir un bâtiment commun destiné à leur ferme, afin d’accueillir leurs activités et leurs réunions. Elle saisit cette opportunité pour développer une méthode innovante de conception où les usagers sont placés au cœur du processus : “Ce n’est pas moi qui dessine, nous réalisons des sessions bi-mensuelles où on travaille sur les usages pour permettre aux paysans d’exprimer eux-mêmes leurs besoins à travers des exercices pédagogiques inspirés de l’éducation populaire.”
Elle les accompagne en leur fournissant les outils nécessaires pour comprendre et participer activement à la conception architecturale. Au bout de six mois, un plan, élaboré et validé collectivement, voit le jour.
L’aventure ne s’arrête pas là. Le collectif de paysans lui demande de les accompagner durant la phase de construction. Entourée d’artisans spécialisés dans le travail de la paille, elle propose de monter une équipe combinant compétences en charpente traditionnelle et construction en paille porteuse. Ils réalisent ensemble un bâtiment qui incarne leur vision commune et témoigne de l’alliance harmonieuse entre des compétences diverses et des matériaux naturels. Les fondations de son entreprise sont là.


Entreprendre en coopérative
En 2017, Brunelle décide de passer son CAP en candidat libre. Elle le prépare avec l’aide d’une collègue qui lui propose de l’aider à apprendre le trait de charpente. Cette session de formation informelle préfigure ce qui deviendra l’École des Renardes, une école alternative de la charpente traditionnelle plutôt dédiée aux femmes. Elle lui permet d’obtenir le CAP.
À ce moment-là elle décide de rejoindre Coop&bat que certaines personnes de son réseau professionnel lui font découvrir. Depuis, elle associe ses compétences de conception architecturale (notamment bioclimatique et paysanne) et de maîtrise d’œuvre à des projets de construction qui intègrent la charpente. Elle se concentre sur les techniques dites traditionnelles et sur l’esthétique artisanale. Elle approvisionne ses chantiers dans une logique de filière courte, et privilégie le respect du travail artisanal (forestier.e, scieur.e, couvreur.se etc…) et de l’environnement (matériaux naturels bruts, matériaux biosourcés de petites industries).
Quant à la coopération, elle n’envisageait pas d’entreprendre autrement que dans le collectif : “La coopérative participe d’une déprécarisation du métier. En charpente traditionnelle, les artisan.nes sont souvent marginaux et le statut d’auto-entrepreneur renforce leur précarisation. La coopérative apporte un soutien et donne du poids à l’activité. Elle nous procure plus d’assise, plus de crédit.”
Ses choix, parfois radicaux, lui valent aujourd’hui de beaux chantiers. Brunelle travaille actuellement sur 2 nouveaux projets du dessin à la construction : une tiny-house roulotte et la charpente d’une maison paille et bois. Ses clients sont des particuliers comme des professionnels et elle exerce essentiellement autour de chez elle.



“L’outil ne doit pas remplacer mon savoir faire”
Ouverte à différentes techniques, Brunelle travaille aussi bien le bois à la main (équarrissage, ciseaux à bois, rabot, etc) qu’à l’aide d’outils modernes. Son garde-fou : utiliser les savoirs faire de la charpente traditionnelle issus de logiques manuelles. “Si ma scie circulaire tombe en panne, je peux faire exactement la même chose avec une scie à main. Alors que dans la construction actuelle, beaucoup de machines remplacent le savoir-faire.”
Dans le même esprit, elle pratique le plus possible le levage à la corde, moins onéreux et pas beaucoup plus long qu’avec un engin de manutention : “Je ne veux pas que la modernité m’emprisonne. Mais je travaille aussi à la main par plaisir. Les méthodes manuelles procurent beaucoup de confort au travail : ne pas subir le bruit, pouvoir discuter avec ses collègues.”
L’édition pour documenter et transmettre
En parallèle de son activité, Brunelle publie en 2022 un petit manuel pour mieux comprendre les enjeux et les techniques de la filière artisanale du bois, de la sylviculture douce à la charpente traditionnelle : Le petit manuel du bois de brin.
Ce fanzine édité par La cabane d’édition a vu le jour lors d’une formation avec le réseau des alternatives forestières. “Il n’y avait pas de support, j’ai créé un livret que j’ai édité”. Vendu à un millier d’exemplaires, il vient de donner lieu à une réédition. Un joli succès qui encourage son auteure à de nouvelles expériences dans l’édition. À suivre.
Être femme et bâtir
En 2022, Brunelle a apporté son témoignage sur la place des femmes dans le bâtiment dans le projet être femme et bâtir : une série de vidéos pour promouvoir l’entrepreneuriat féminin.
Elle explique comment entreprendre et réaliser ses chantiers participe à remodeler le monde de la charpente depuis la place des femmes.

