Coop&Bât s’engage dans les Travaux Suspendus, un fonds solidaire né dans le monde coopératif du bâtiment. À l’instar des “cafés suspendus” le principe est simple : collecter des dons pour financer des travaux chez des ménages très modestes dont le projet de rénovation est bloqué faute de financement.
Quatre coopératives d’activité et d’emploi sont aujourd’hui engagées auprès des Travaux Suspendus (Cabestan en Auvergne-Rhône-Alpes, Toerana Habitat dans les Hauts-de-France, Habitat Eco-Action en Sud-Aquitaine et Coop&Bât en Nouvelle-Aquitaine).
Pour comprendre ce que le dispositif recouvre concrètement, nous avons échangé avec Pierre Driollet, fondateur d’Habitat Eco-Action et coordinateur des Travaux Suspendus en Nouvelle-Aquitaine. Leur premier chantier solidaire démarre en septembre 2026, au cœur du Pays Basque.
Un café suspendu, version chantier
Originaire de Naples, le caffè sospeso consiste à payer deux cafés au comptoir et à n’en boire qu’un : le second reste suspendu, offert à qui n’a pas les moyens de se le payer. Transposé au bâtiment, le geste devient un don qui vient compléter le financement de travaux chez des ménages en situation de mal-logement ou de précarité énergétique.
Le fonds agit en organisant des chantiers solidaires. Des professionnels du bâtiment donnent une à cinq journées de travail sur un chantier encadré par un coordinateur rémunéré, aux côtés des habitants du logement. Les interventions ciblent les postes bloquants, souvent du gros œuvre, que les dispositifs d’aide existants ne financent pas.
L’idée a germé chez Cabestan, coopérative d’activité et d’emploi du bâtiment implantée en Auvergne-Rhône-Alpes, à l’initiative de sa fondatrice Laurence Ducrot. Après plusieurs années de maturation et de premiers chantiers tests, la structure s’est formalisée en 2024 autour d’une association et d’un fonds de dotation basés à Grenoble. La même année, l’initiative figurait parmi les treize « pépites » retenues par la Fondation de France.
C’est lors d’un séminaire du collectif des CAE du bâtiment que Pierre Driollet en entend parler pour la première fois : « Quand Cabestan a partagé l’initiative au sein du collectif des CAE, nous avons tout de suite adhéré à l’idée. »
De coopérative en coopérative
Une fois le modèle éprouvé sur plusieurs chantiers, Cabestan fait le choix structurant de partager le dispositif pour essaimer : « Ils ont décidé de le déployer sur tout le territoire en s’appuyant sur les CAE existantes. » explique Pierre Driollet.
Le choix n’a rien d’anecdotique. Une coopérative d’activité et d’emploi rassemble des dizaines d’entrepreneurs-salariés sous un même toit administratif, avec une culture du collectif déjà installée et des temps de rencontre réguliers. Autrement dit, un terreau tout trouvé pour faire grandir le projet.
Habitat Eco-Action s’est portée volontaire. Créée en 2014 sous forme de SCIC, la coopérative accompagne aujourd’hui 60 entrepreneurs du bâtiment dans les Pyrénées-Atlantiques et le sud des Landes, avec une vocation affirmée pour l’éco-construction et l’éco-réhabilitation. Cabestan est venue présenter le principe en interne, et la décision s’est prise collectivement, lors d’une journée dédiée réunissant les entrepreneurs.
« On a pris un temps avec tous les entrepreneurs de la coopérative, où on a décidé collectivement de s’engager dans la démarche. Il y avait une énorme majorité qui était partante. Ça a été très facile de prendre la décision. »
Le temps que Pierre Driollet consacre à coordonner le dispositif n’est pas supporté par sa coopérative. Il est rémunéré par l’association Travaux Suspendus, sur ses subventions. L’engagement ne pèse donc pas sur les comptes de la CAE.
Coop&Bât, de son côté, siège au conseil d’administration de l’association, représentée par Gaëlle Le Breton, directrice générale déléguée de la coopérative.
Comment on donne, concrètement
C’est sur ce point que le retour d’expérience est le plus instructif. L’idée d’origine consiste à proposer au client d’arrondir sa facture de travaux à la dizaine, la cinquantaine ou la centaine d’euros supérieure, l’écart participant au fonds.
« Dans les faits, ce n’est pas aussi simple que ça. Ceux qui l’ont proposé à leurs clients se heurtent à une procédure un peu trop complexe. »
Faire transiter un don par la coopérative suppose en effet des autorisations particulières et une mécanique comptable lourde. Le dispositif évolue donc, depuis cette rentrée 2026, vers un processus simplifié.
« On s’oriente plutôt sur un QR code. L’entrepreneur en parle à son client et lui explique qu’il suffit de scanner pour faire un don directement s’il le souhaite. »
Le don va alors droit au fonds de dotation, via la plateforme HelloAsso ou le site des Travaux Suspendus. Il ouvre droit à une déduction fiscale de 66 % pour un particulier et de 60 % pour une entreprise. Le fonds s’engage à consacrer au moins 70 % des sommes collectées aux actions de terrain.
Les dons sont mutualisés à l’échelle nationale, sans fléchage régional. Une solidarité entre territoires que le premier chantier basque illustre parfaitement.
« Nous, on démarre notre premier chantier et on n’a pas encore de dons. Ce premier chantier est payé grâce à la dynamique qu’il y a eu en Rhône-Alpes. Et les dons qu’on lance maintenant serviront pour le prochain chantier, quelle que soit la région. »
Une ferme du XIXᵉ et 200 m² d’enduits en terre
Le neuvième chantier solidaire du fonds depuis 2022 se déroule donc au Pays basque, chez une famille propriétaire d’une ferme en pierre.
« C’est un vieux bâtiment qui date du XIXᵉ siècle, avec une grosse réhabilitation à faire. Les propriétaires ont monté un dossier avec l’Anah, ils ont eu des aides pour la rénovation énergétique, mais ces aides ne prennent pas en compte tous les travaux. »
L’intervention porte sur 200 m² d’enduits terre, argile et sable au rez-de-chaussée de la bâtisse. Elle se déroulera en deux temps : une semaine pour les enduits de corps, un mois de séchage, puis une semaine pour les enduits de finition. Une quinzaine d’entrepreneurs devraient se relayer sur le chantier.
Les dons collectés servent à tout ce qui rend la journée de bénévolat possible. Un coordinateur de chantier est rémunéré pour préparer en amont, apporter le matériel et encadrer les équipes. Le transport, l’hébergement et les repas des professionnels mobilisés sont pris en charge. Les matériaux, eux, restent à la charge des propriétaires, qui participent ainsi au projet et en choisissent la mise en œuvre.
Reste une question sensible. Comment s’assurer que l’aide profite à ceux qui en ont réellement besoin ? La réponse de Pierre Driollet est claire :
« Nous, on n’a pas vocation à évaluer un foyer. Ce n’est pas notre boulot, on est des professionnels du bâtiment. Pour ce faire, on s’appuie toujours sur l’expertise de nos partenaires comme les Compagnons Bâtisseurs, Soliha, ou les espaces France Rénov’, qui étudient les dossiers. »
Les situations remontent donc par des structures dont c’est le métier, sur la base des plafonds de ressources de l’Anah. Un comité d’attribution, composé de professionnels du bâtiment et d’acteurs de la lutte contre le mal-logement, valide ensuite l’intervention. « C’est toujours des foyers très modestes », insiste Pierre Driollet.
Ce que le chantier fait au collectif
Pour Pierre, une seconde raison, moins évidente, justifie l’engagement des coopératives dans cette démarche : « Au-delà du principe de solidarité, il y a aussi une notion de consolider le collectif, de faire ensemble. Quand nos entrepreneurs sont à plusieurs sur un chantier qui a du sens et que le soir ils se retrouvent au gîte, ça crée une dynamique, une ambiance. Ça renforce aussi le collectif de la coopérative. »
Au-delà d’un effet secondaire heureux, il s’agit d’un principe de conception. Dès l’origine, le modèle prévoit que la participation ne coûte rien à celui qui donne son temps.
« Dès le départ, quand ils ont pensé le concept, ils ont dit : on s’occupe de la restauration, que les gens mangent bien, que ce soit sympa, qu’ils soient bien logés et que ça ne leur coûte rien, transports compris. »
Des entrepreneurs qui se croisent rarement travaillent côte à côte pendant une semaine. De quoi nouer des collaborations qui se prolongent bien après le chantier.
Reste à tenir la distance. Et sur ce point, les objectifs sont volontairement mesurés.
« On est sur des objectifs très modestes, volontairement : deux chantiers par an. On sait qu’on ne peut pas demander aux entrepreneurs de donner trop de temps, ce ne serait pas compatible avec leur activité. Ça ne serait pas cohérent d’en faire trop. »
Même logique pour le déploiement territorial : pas d’objectif chiffré, mais un bouche-à-oreille entre coopératives. Le collectif des CAE du bâtiment, qui réunit ses membres deux jours, trois fois par an depuis octobre 2018, en est le principal vecteur. Un réseau sans existence juridique, précise Pierre Driollet, « juste la volonté de se retrouver, de mutualiser des choses et de partager ». D’autres territoires commencent à se manifester.
Pierre Driollet est fondateur de la coopérative Habitat Eco-Action et coordinateur des Travaux Suspendus en Nouvelle-Aquitaine. Coop&Bât est engagée dans le dispositif aux côtés de Cabestan, Toerana Habitat et Habitat Eco-Action, et siège au conseil d’administration de l’association. Pour en savoir plus ou faire un don : travauxsuspendus.org.
Comment participer aux Travaux Suspendus ?
En donnant. Toute personne peut faire un don ponctuel ou mensuel sur travauxsuspendus.org, déductible à 66 % pour un particulier et 60 % pour une entreprise. Les clients des entrepreneurs de Coop&Bât peuvent le faire directement en scannant le QR code que leur entrepreneur leur présente.
En donnant du temps. Les chantiers solidaires sont ouverts aux entrepreneurs des coopératives, mais aussi aux salariés d’entreprises extérieures, sous forme de mécénat de compétences d’une à cinq journées. Transport, hébergement et repas sont pris en charge.
En orientant une situation. Si vous croisez, dans votre activité, un ménage bloqué par un reste à charge insurmontable, les structures partenaires (Compagnons Bâtisseurs, Soliha, espaces France Rénov’, Stop Exclusion Énergétique) sont les portes d’entrée du dispositif.
En bref
Qu’est-ce que les Travaux Suspendus ? Un fonds solidaire du bâtiment, lancé par des coopératives et structuré en 2024 autour d’une association et d’un fonds de dotation. Il finance des travaux chez des ménages très modestes que les aides publiques ne suffisent pas à débloquer.
Qui porte le dispositif ? Quatre coopératives d’activité et d’emploi du bâtiment : Cabestan (Auvergne-Rhône-Alpes), à l’origine du projet, Toerana Habitat (Hauts-de-France), Habitat Eco-Action (Sud-Aquitaine) et Coop&Bât (Nouvelle-Aquitaine).
Comment sont choisis les bénéficiaires ? Les situations sont instruites par des structures spécialisées (Compagnons Bâtisseurs, Soliha, espaces France Rénov’), selon les plafonds de ressources de l’Anah, puis validées par un comité d’attribution.
Mon don est-il déductible ? Oui : 66 % du montant pour un particulier, 60 % pour une entreprise. Le fonds s’engage à consacrer au moins 70 % des sommes collectées aux actions de terrain.